De son mètre cinquante, elle m’observe d’un œil mesquin et malveillant. Son tissu noir à pois lui servant de vêtement recouvre son corps frêle et affaibli au fil des années. L’étoffe cachant sa chaire ridée et périmée m’évite un dégout et une torture visuelle certaine. Sa voix nasillarde et aigue m’évoque le glapissement d’un chien mourant. Ses lèvres n’esquissent aucun sourire. Sa méchanceté n’a d’équivoque que sa laideur. Cette femme est née pour faire souffrir le reste de son espèce, et elle y arrive à la perfection. Tous les moyens sont bons pour nous faire sombrer dans un état mélancolique et dans une profonde réflexion métaphysique durant le long moment que nous passons en sa compagnie. Rien que de décrire cette atrocité humanisée me donne des haut-le-cœur, c’est pour cela que je ne m’éterniserai pas sur un portrait exhaustif de cet être perfide et trapu.
Mon seul souhait est de l’observer agonisant sur le gravier, une nuit chaude de juillet. Son liquide vital quitterait par pulsions le haut de son crâne et s’écoulerait lentement sur une pente naturelle afin de finir dans les égouts.
Je rêve de la suivre , un couteau de cuisine affuté à la main. Ses pas résonneraient sur le sol, et sa respiration se ferait entendre dans le silence nocturne. Se croyant seule, elle irait se détendre un moment dans un parc tranquille, ou le clapotement de l’eau serait tel une douce musique relaxante et mystique. Les quelques oiseaux encore éveillés siffleraient un hymne à la légèreté et la méditation. Se laissant enivrer par le chant de la nuit, elle se laisserait choir sur l’épaisse herbe sèche et chaude, et fermerait les yeux pour apprécier cette séance de relaxation improvisée. Pendant une minute, elle aurait l’impression de ne faire qu’un avec tous ces éléments qui l’entoureront, de faire partie de cet absolu vide qu’elle ressent. Elle comprendrait la vie, pour un instant elle se sentirait elle même, en harmonie avec elle-même. Elle serait heureuse.
C’est à cet instant qu’elle déciderait de se laisser aller, et de succomber à son péché mignon. Elle agripperait sauvagement son sac à main en cuir, et en sortirait un sachet de papier kraft. Elle glisserait délicatement sa main ravinée dans ce paquet et tâterait avec amour son contenu. La substance sucrée et solide lui donnerait des frissons de plaisir. Elle ferait glisser ses doigts le long de la totalité de ce élément fort et granuleux avant de l’extirper impatiemment de son cocon. Elle l’approcherait avec hâte de ses lèvres, et l’enfournerait dans son orifice chaud. Le sucre se collerait sous son palet, et fonderait sur sa langue. Un élan de plaisir la submergerait et elle laisserait échapper un mince gémissement. Elle dégusterait cette première bouchée avec un réconfort véritable, et laisserait tomber la meringue sur le sol afin de glisser ses mains dans les brins d’herbe et d’apprécier le gout de la substance à sa juste valeur.
Je m’approcherais à pas de loups de son corps, armé de mon hachoir, la fixant avec hargne et méchanceté. Trop concentrée dans son propre ravissement gourmand, elle ne m’entendrait pas venir. Elle laisserait échapper un bâillement de bonheur, et je profiterais que sa bouche soit ouverte, et ses yeux fermés pour lui assener un fort coup de pied dans les canines. Avant qu’elle s’apprêterait à hurler de douleur suite à ce choc, je prendrais la meringue, et lui enfoncerait au plus profond de sa gorge. Je l’émietterait tout d’abord grossièrement, afin de faire rentrer la totalité du gâteau dans sa cavité, puis, je regarderais la substance se mêler au sang de ses gencives, s’effriter et fondre jusqu’à l’étouffement de cette pauvre salope.
Alors, sous ses yeux horrifié, et ses efforts futiles pour brailler et crier son malheur, je glapirais de satisfaction. Quelle sensation étonnante ! L’entendre déglutir sa douceur et son sang me ferais rire. Mon Dieu, quel bruit guttural atroce que celui d’une déglutition forcée ! Ne voulant pas la laisser ainsi, je l’agripperais par ses cheveux grisonnants afin de basculer sa tête en arrière. Ses yeux s’ouvriraient pour la dernière fois, pour apercevoir ma lame trancher le haut de son crâne. Dans un spasme pitoyable et désespéré, elle laisserait retomber sa tête sur l’herbe d’un bruit sourd. Son scalp à la main, je me redresserais alors pour contempler l’étendue et la perfection de mon œuvre. On oublie souvent que la beauté est une notion abstraite, la scène à laquelle j’assisterais aurait un caractère sublime. Cette femme étendue dans l’herbe avait vécu pour terminer son existence de cette manière, et j’apprécierais sa mort de la même façon que l’on peut apprécier la naissance d’un être humain. Pourtant, lorsqu’on y pense, il n’y a rien de plus repoussant que l’accouchement d’une femme. Paradoxalement, les gens définissent ce moment de leur existence comme le plus beau. N’avons nous pas déjà vu des compagnons et des maris virer au vert ou s’évanouir lors de l’accouchement de leur bien aimée ? Pour moi donc, cet instant serait magique et monstrueusement magnifique et beau.
Je resterais là, quelques longues minutes, admirant la perfection de la mort que je venais de donner à cette femme. Elle ne nuirait plus. Persuadé que personne ne m’auraient vu accomplir ma sombre besogne, je souhaiterais tout de même effacer ce corps répugnant de la surface de la terre, et pour ce faire, j’attraperais le cadavre par les pieds, et le trainerait sur le sol tel un sac de pommes de terre. Une once de fierté me ferais sourire et me ravirais durant cette marche obscure. Sa tête rebondirait contre les caillasses et les aspérités recouvrant le sol et la substance visqueuse et molle présente dans la bouche de ma victime sauterait par accouts de son orifice pour humidifier la douce pelouse d’été.
Sortant du parc, j’hésiterais tout d’abord à laisser le corps dans une poubelle, en
me disant que ca ne serait que justice, et qu’il ne mériterait que de reposer là, mais après réflexion, je me résoudrais à l’emmener dans un endroit plus approprié. Le cadavre puant ne reposerait
dans les ordures que pendant une courte durée : un quidam quelconque ou un éboueur le découvrirait bien trop tôt pour que je ne sois satisfait de la condition de mon martyr. Je m’engorgerais
donc dans une ruelle glauque et déserte. En montant sur le trottoir, la tête de la morte le heurterait brutalement et un son d’os brisés se ferait entendre. En me retournant, j’observerais une
longue traînée de fluide corporel sombre ainsi que des résidus de chair, dus au râpage du crâne sur le bitume chaud.
Je lâcherais ce qui restera de cette femme, puis sortirais de nouveau mon couteau pour exécuter ma sombre tâche. Tranchant avec sureté et habilité ses membres, son sang me jaillirais au visage et m’aveuglerais, me désarçonnant dans l’exercice de mon art. Consterné, je reprendrais de plus bel mon découpage, brisant les os à l’aide d’un parpaing, récupéré dans les alentours. Le son du brisement de sa vieille carcasse me procurerait de l’apaisement et du contentement. La vielle peau avait rendu l’âme. Les bras et les jambes séparés du tronc, j’arracherais sa tête avec brutalité. Je repartirai avec ses membres sous le bras, et me dirigerais vers une rivière. Je trouverais un pont magnifique, sur lequel je m’assiérais avec mon paquetage. Je jetterais les morceaux un à un, repensant à toutes les souffrances que cette pythie m’avait fais subir, et je me dirais que tout cela n’étaient que des représailles bien méritées. Le bruit que ferait sa tête en heurtant la surface de l’eau serait le dernier souvenir que j’aurai de cette douce et longue nuit de vengeance.
Tout meurt.